La responsable de ce merveilleux désastre vit à Tacoma (Etats-Unis). Robin Hobb, - ou plutôt Margaret Astrid Lindholm Ogden, son vrai nom -, a 53 ans, quatre enfants, une silhouette frêle, un visage d'une douceur extrême. On lui doit l'une des plus belles épopées de « fantasy », ce courant des littératures de l'imaginaire qui s'appuie sur le merveilleux et la magie. Une saga au long cours, composée de trois trilogies (The Farseer Trilogy, The Liveship Traders Trilogy et The Tawny Man, redécoupées par les éditions Pygmalion en deux séries, L'Assassin royal et Les Aventuriers de la mer), subtilement reliées par une éblouissante réinterprétation du cycle de vie des dragons. Qu'elles soient enfermées dans des cocons de bois-sorcier ou sous la glace d'une île nordique, sculptées dans une pierre magique ou bien vivantes et libres de déployer leurs ailes, ces créatures mythiques et dangereuses remplissent ici un rôle crucial : rétablir l'équilibre, faire en sorte que l'homme ait enfin un rival à sa mesure et cesse de considérer le monde comme son arrière-cour.
Mais les dragons n'apparaissent pas tout de suite ; le lecteur emboîte d'abord les pas et pensées de FitzChevalerie Loinvoyant, prince bâtard utilisé comme espion et assassin par une famille sérieusement « dysfonctionnelle ». Fitz, que l'on suit de l'enfance à la maturité, relate à la première personne les péripéties de L'Assassin royal. Avec Les Aventuriers de la mer, qui marquent une (fausse) pause dans la trajectoire de L'Assassin royal, Robin Hobb abandonne le « je» pour le « ils ». C'est d'un point de vue de narratrice omnisciente qu'elle retrace la destinée de la famille Vestrit, dynastie de marins marchands aux commandes d'une impétueuse « vivenef ». Le style s'en ressent. Il est moins vif, plus explicite. N'empêche qu'on dévore avec passion cette geste marine bien pourvue en pirates, serpents de mer et navires à la personnalité très humaine.
Il est tentant de comparer L'Assassin royal au Seigneur des anneaux. Robin Hobb partage avec J.R.R. Tolkien le souffle romanesque et le génie démiurge. Comme lui, elle a su créer un monde cohérent, avec son histoire, sa philosophie, sa pharmacopée... Mais si la dame aux dragons reprend des thématiques très « tolkieniennes » (la quête, le héros prédestiné, l'affrontement du bien et du mal et, bien sûr, la magie), c'est à sa façon. Le mal n'est pas immédiatement incarné par un tyran omnipotent. Il est diffus, multiple, d'une cruauté tristement familière. Quant à la magie, elle existe sous deux formes, l'une noble (l'Art, forme avancée de télépathie), l'autre méprisée (le Vif, qui exacerbe la sensibilité au vivant et conduira Fitz à établir une belle relation empathique avec le loup OEil-de-nuit), toutes deux sources de magnifiques trouvailles narratives.
Il y a surtout chez Hobb une finesse d'analyse psychologique inhabituelle en fantasy. Pas de méchants monolithiques, pas de bons forcément aimables et clairvoyants. Fitz est si buté qu'on a souvent envie de le secouer comme un prunier, mais c'est justement pour ses tâtonnements et ses regrets qu'on s'attache à lui ; ses névroses sont les nôtres... Par ailleurs, loin de figer ses personnages dans un caractère, Robin Hobb les laisse mûrir et prendre leurs aises. Une figure d'abord mineure, comme le très intrigant Fou, bouffon et prophète, peut ainsi terminer son parcours aux premières loges. « J'aime les surprises. Je suis plus intéressée par la façon dont mes personnages évoluent que par ce qui leur arrive. Le Fou n'a jamais eu aucun respect pour mes plans, il me mène par le bout du nez depuis le début », s'amusait l'auteur en 2003, lors d'une rencontre aux Imaginales, à Epinal (2).
Depuis peu, les éditeurs français commencent à s'intéresser à son autre vie littéraire, celle qu'elle mène depuis 1971 sous le nom de Megan Lindholm, deuxième pseudonyme. Megan écrit aussi des textes de fantasy, très différents de ceux de Robin. Comme Le Dieu dans l'ombre (éd. Télémaque), curieux roman à moitié réussi ; et surtout Le Dernier Magicien (ed. Mnémos), qui met en scène la ville de Seattle (traitée en personnage plus qu'en décor) et un vétéran du Vietnam clochardisé, dont on ne saura jamais s'il possède les pouvoirs magiques dont il se croit doté.
Deux auteurs, une seule et même personne : non, Robin-Megan n'est pas schizophrène. Si elle a changé de nom, c'est à la demande de son éditeur américain, qui souhaitait marquer la différence de style entre ses deux univers. Et elle a adopté un pseudonyme androgyne, pour prêter plus facilement sa voix au jeune homme qu'était Fitz. Ce transfert d'identité a été « une expérience libératrice qui m'a beaucoup amusée. Mais je n'avais pas réalisé à quel point le changement serait profond... » Et même radical. Aujourd'hui, Megan Lindholm n'écrit plus que des nouvelles, et Robin Hobb accapare le domaine du romanesque.
A la fin de la première trilogie, la romancière avait abandonné assez cavalièrement Fitz, son héros. « Elle a ouvert des milliers de portes sans les refermer, il y a des courants d'air partout ! » se plaignaient les fans déconfits. Qu'ils se rassurent : ces portes, Robin Hobb les referme une à une, avec beaucoup de soin, dans les derniers chapitres de L'Assassin royal. Qu'ils se consolent : elle ne s'interdit pas de les rouvrir un jour...
(2) On pourra la (re)voir lors de ce très agréable festival des mondes imaginaires, à Epinal du 19 au 22 mai. Renseignements : 03-29-29-15-07 et www.imaginales.com






